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entretien 1.

Entre juin et novembre 2025, peu après l’exposition Light Metals Heavy Waits aux espaces flottants, Nicole Gingras a mené un entretien avec Diane Morin et Sarah Rooney afin d’aborder les idées, les rencontres et les conditions qui ont orienté leur démarche.

Nicole Gingras Diane Morin
Sarah Rooney

DIANE MORIN. Sans titre, de la série Les sols. impression jet d'encre sur Mylar.  Sans titre. alliage d'étain et de bismuth. Sans titre. porcelaine.

DIANE MORIN. Sans titre, de la série Les sols. 2025. impression jet d'encre sur Mylar.  Sans titre. alliage d'étain et de bismuth. Sans titre. 2025 porcelaine.

SARAH ROONEY.  Autobiographies des phasmes. (détail) Impressions à jet d'encre sur Papier de chiffon.

SARAH ROONEY.  Autobiographies des phasmes. (détail) 2025. Impressions à jet d'encre sur Papier de chiffon.

Nicole Gingras – À quel moment l'idée de travailler toutes les deux à une exposition vous est-elle venue ? Comment ce projet d’espace d’exposition et d’exposition est-il né ?

Sarah Rooney – La naissance n'a pas été facile. espaces flottants sont nés du rejet des galeries existantes. Du manque de lieux pour présenter l’art, à une époque où le nombre d’artistes choisi.e.s est trop limité dans les espaces existants. C’est inacceptable, de ne pas pouvoir présenter l’art, dans une société qui valorise la culture. espaces flottants sont donc nés d’une nécessité de trouver un endroit pour exposer les travaux, pour que les artistes puissent agir à titre de commissaire de leur propre œuvre, afin de ne pas être catalogué.e par une longue liste de mots – et d’être discriminé.e par leur âge, sexe, nationalité, médium, ou la valeur commerciale de leurs œuvres.    

espaces flottants sont une ode à l'amour que les artistes portent à leurs ateliers. espaces flottants voient le jour progressivement avec des visites fortuites, suite à des demandes de venir voir les œuvres en atelier, à même l’espace de travail. À chaque occurrence, l’atelier se transformant alors en partie en galerie. Il est surprenant de constater à quel point mon atelier peut ressembler à une galerie d'art – long mur ininterrompu, un sol qui permette d'exposer des œuvres, la possibilité d'un peu de lumière du jour.    

J'ai voulu lancer espaces flottants vers le mois d'octobre 2024 avec Périphérie aérienne – Aerial Periphery (2022-2024), une installation qui jouirait de la qualité de la lumière du jour à l'automne.

espaces flottants ont alors tenu un premier vernissage, le 14 décembre 2024. espaces flottants naissent par nécessité de trouver des alternatives pour exposer l’art ; ils sont encore dans leur enfance, en pleine gestation, en pleine définition.

N.G. – Parlez-moi de la genèse de votre rencontre.    

S.R. – J'ai rencontré Diane en 2020, avant de découvrir son travail. Ces rencontres étaient soit en personne, soit lors d’une réunion sur zoom. Nous enseignions toutes deux à l'Université d'Ottawa. C'est l’année où les choses se sont rapidement passées en ligne. À l'automne 2022, nous avons réalisé que nos ateliers se trouvaient dans le même édifice à Chabanel (Montréal).    

J'ai découvert le travail de Diane à partir de fragments en ligne. Et, en décembre 2023, j'ai visité l'exposition collective D'après mesures à la Galerie de l'Université de Montréal[1], où elle et Ana Rewakowicz présentaient Et si l’in/visible, une œuvre en collaboration. Diane est venue à mon atelier à quelques reprises à l’été 2023. J'étais en train de travailler Espace en biseau - Bevelling Space Sessions, œuvre qui a été installée lors de l'exposition inaugurale d'espaces flottants. Je travaillais également plusieurs autres projets.   

En décembre 2023, j'ai esquissé une idée d'exposition collective. L'idée avait un titre et des pistes de réflexion. La question de savoir comment s'y prendre pour organiser cette idée en tant qu'artiste, comment travailler avec des artistes, où montrer le travail, les désirs de collaboré avec d'autres – ces intuitions et ces questions ont commencé à se diriger vers espaces flottants.

Diane Morin a été l'une des personnes à qui j'ai confié l'idée et qui m'a encouragée à la poursuivre. À la fin du premier vernissage, le 14 décembre 2024, Diane a dit oui à l'idée d'exposer avec espaces flottants dans un futur proche. Au début de l'année 2025, le mois de mai a été choisi pour la prochaine exposition aux espaces flottants ce qui a permis d'organiser un vernissage et de faire poursuivre l'exposition pendant trois semaines. La mi-avril/mai a été notre période la plus concentrée pour nous rencontrer, écrire, travailler respectivement sur la création et travailler plus directement avec l'espace.

N.G. – Considérez-vous Light Metals Heavy Waits comme deux expositions personnelles ou comme une exposition de deux artistes ?   

S.R.Light Metals Heavy Waits a ouvert ses portes le 31 mai à espaces flottants en tant qu'exposition de deux artistes : Diane Morin et Sarah Rooney. L'exposition était ouverte sur rendez-vous jusqu'au 20 juin (solstice d'été 2025). Cette date a été prolongée d'une journée avec un finissage le 21 juin 2025, ce qui a permis à une dernière vague de personnes de voir l'exposition.

N.G. – Vous avez toutes les deux une pratique interdisciplinaire très affirmée. Qu'est-ce qui chez l'autre vous interpelle particulièrement ?

S.R. – Il y a tant de façons de répondre à la question. Lorsque les artistes évoluent en travaillant avec différents matériaux, on devient curieuse de savoir comment elles/ils choisissent leurs médias et comment ils/elles les adoptent au fil du temps.     

Dans l'approche de Diane, nous savons qu'elle travaille souvent avec l'électricité – l'électronique DIY – et au départ, j'étais curieuse de savoir comment l'électronique était entrée dans son travail. Dans sa pratique, je vois des œuvres qui jouent sur la notion de nature morte (bien que décomposée) – les éléments observés et les raisons de les observer s'inscrivent dans sa démarche fondée sur des connaissances scientifiques, utilisées à des fins artistiques. Dans d'autres œuvres récentes, je trouve fascinant de voir comment son travail de terrain devient parfois une expérience immersive dans l'exposition.  

Dans Itérations, je suis attirée par la manière avec laquelle le cuivre agit en tant que support et création d'images ou comment il apparaît lui-même en tant que matérialité par la dé-création / formation que nous avons pu observer dans le bassin au sol de sans titre, lors de l'exposition récente aux espaces flottants.

Diane Morin – Un de mes premiers échanges avec Sarah a été à propos de soudure et du travail avec le métal, alors que nous avions toutes les deux le projet de nous inscrire à des formations en lien avec le métal et souhaitions être proches de cette matière et explorer ce qu’elle peut faire. Alors que je connaissais peu le travail de Sarah à ce moment-là, ses explorations liant sa pratique de la peinture à la présence d’éléments matériels dans l’espace m’ont immédiatement intriguée. Je vois les éléments qu’elle fabrique un peu comme des dispositifs capables de créer des ambiguïtés sur ce qu’ils sont.  

De manière générale, je m’intéresse aux possibilités qu’ouvrent les intervalles entre des choses réitérées, aux « correspondances » entre les choses à travers leurs réitérations. Dans le travail de Sarah, pour moi, quelque chose de l’ordre de la réitération se passe, en particulier dans les relations entre ses « éléments matériels » et ses images qui s’interpellent et se répondent, créant de micro-récits avec l’espace immédiat et au-delà.   

Mon intérêt pour la notion d’appel et de réponse me vient de la performeuse et auteure Rebecca Schneider. Ses textes m’accompagnent depuis un moment, pour ses réflexions sur la notion de ré-itération et pour l’intervalle spatial et temporel qu’elle engage. Selon elle, l'intervalle permet à l'animé et l’inanimé de devenir l’un à travers l’autre. Alors que je m’intéresse à réanimer des spécimens issus du vivant, isolés dans des collections de musée, et que je m’intéresse dans ma pratique au brouillage entre animé/inanimé, cette rencontre a été précieuse. En relisant récemment son texte intra-inanimation, au moment où se terminait notre exposition, j’ai redécouvert un passage que j’avais oublié. Schneider y évoque la proximité entre le terme mimésis de Roger Caillois, pour décrire la relation entre le phasme et la branche, et sa propre conception des notions d'intervalle dans l'appel et sa réponse[2]. Je trouve intéressant de penser au processus ayant mené à l'exposition ainsi qu'aux relations entre les éléments dans l'exposition, en lien avec cette notion d'intervalle qui permet qu'un geste en appelle un autre, dans un temps et un espace qui peuvent sembler à priori être très éloignés l'un de l'autre.

Diane Morin - Interations - espaces flottants

DIANE MORIN. Itérations. 2022-2025. plaque de cuivre gravée.

Sarah Rooney - sculpture - Soft Interruptions.

SARAH ROONEY. Subtiles agencements (Soft-Interruptions). 2025. roche de rivière, acier, ruban adhésif, peinture, toile.

N.G. – Sarah, tu évoques le phasme dans ton texte d’accompagnement à l'exposition. On retrouve ce terme dans le titre d’une de tes œuvres exposées à espaces flottants : Autobiographies des phasmes. Le phénomène du phasme a été discuté par différents théoriciens de l'image, incluant Georges Didi-Huberman qui a écrit un texte troublant et envoûtant. En quoi cet insecte qui est parfois difficile à repérer dans la nature ou dans son milieu ambiant, car il semble y disparaître, est particulièrement intéressant pour toi ?

S.R. – Dans mon travail, la « créature bâton » était un élément qui ouvrait la mémoire et le temps. Lorsque je pense aux phasmes, j'imagine des créatures agiles aux proportions allongées et une quiétude dans les espaces négatifs de leurs membres. J'entends encore ma grand-mère et ma mère me raconter des histoires sur ces créatures majestueuses, ce qui me lie parfois à elles par une sorte de relation littéraire/fictive.

Dans les nombreuses villes où j’ai vécu, le contact avec les insectes faisait partie de mon quotidien, une expérience très concrète – surtout au Brésil – même si cela ne signifie pas pour autant que je sois à l’aise au cœur de la jungle brésilienne ! Alors, ma rencontre avec le phasme diffère de celle de Georges Didi-Huberman, qui a découvert cet insecte pour la première fois dans un vivarium. Je n'ai jamais cherché à trouver un phasme-bâton et le projet n'a jamais eu pour objectif de le représenter ou même de l'observer.

Avec le recul, il est possible que j'aie plutôt fait l'expérience de repérer dans l'une de mes photographies le punctum dont parle Roland Barthes. Peut-être l'ai-je extrait – ce punctum impossible à localiser – pour le transformer en un nouveau départ, en quelque chose qui évoquait la présence distinctive de ces phasmes-bâtons.

Les textes de Phasmes. Essais sur l'apparition de Georges Didi-Huberman sont arrivés tardivement dans la conception de mon projet. Certains passages résonnent particulièrement, notamment lorsqu’il est question des différences de sentiments autour du phénomène du phasme et notre rapport à ce que pourrait être une théorie de l’image / de l'objet.

Un passage m'a particulièrement interpellée :   

 « Comme si des animaux sans queue ni tête pouvaient donner leur nom à un genre accidentel de connaissance et d'écriture. Qui trouverait peut-être à se situer entre le mouvement cristallisateur du document (comme un symptôme d'objet, émis depuis le réel) et celui, plus erratique et centrifuge, de la disparate (comme un symptôme de regard, émis depuis l'imaginaire)[3]».

Je suis intéressée par les situations qui sont délicates, les contextes qui ont été perdus, les artistes / les œuvres d'art qui ont été ignoré.e.s ou mal interprété.e.s. Il y a donc effectivement un lien avec le phénomène du phasme, dans le sens où les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être. Cependant, je m'intéresse également au déploiement des situations ou des présences qui ne peuvent se révéler que par certains modes d'interaction.

J'ai été particulièrement touchée par l'introduction du livre de Georges Didi-Huberman, sur la double tâche du chercheur : savoir où l'on va tout en restant ouvert à l'inconnu, ce que l'on peut étendre au processus de création autant qu'à celui de la contemplation. Dans la création, je m'identifie au processus qui consiste à se tromper soi-même avec un objectif impossible afin de ne pas prédéterminer le résultat ou étouffer le potentiel de surprise. J'ajouterais que ce n'est pas la double tâche, la double vie du chercheur, mais les tâches multiples, les vies multiples qui sont tissées dans la problématique de la création d'une œuvre d'art.

Avant le début de l'exposition Light Metals Heavy Waits, j'avais commencé à rédiger un essai – comme on dit, « sans destination ». Je cherchais à établir un lien entre les détails de mes impressions jet d'encre, Autobiographies des phasmes(2025), les gravures sur cuivre de crânes de chauves-souris dans Itérations (2022) de Diane Morin, les installations murales en cuivre tissé (1972) de Marisa Merz et les Empreintes de dentelle (1855) de Victor Hugo. Ce fut une surprise lorsque j'ai ouvert Phasmes et découvert que certaines œuvres à l'encre de Victor Hugo figuraient dans la section III. Regarder du livre de Didi-Huberman – une sélection différente de celle que je regardais, mais toutes réalisées pendant les années d'exil de l’écrivain sur l'île de Guernesey.

Ce que je perçois dans les écrits de Georges Didi-Huberman et dans la sélection des œuvres présentées dans cet ouvrage, c'est que l'effrayant est souvent présent – une lecture provocante mais sérieuse, où le terrifiant et le macabre apparaissent comme des points d'intérêt dans ses écrits et ses exemples visuels. Cela semble être un point de contraste entre mon évocation de l’insecte brindille et son écriture sur le phasme. Compte tenu du contexte intime de l'exposition Light Metals Heavy Waits à espaces flottants, l’une des réactions inattendues du public face à l'œuvre que je présentais était la présence d'humour – peut-être est-ce quelque chose de nouveau dans mon travail qui émerge autour du phasme.

La poésie et l'humour sont difficiles à traduire. Le titre Autobiographies des phasmes fait référence à mes œuvres photographiques exposées sur le mur, qui se prolongent sur le sol sous forme d'images pliées en zigzag accompagnées d'objets sculpturaux. Réalisées en acier, en couleur et en pierres, ces sculptures pourraient être qualifiées de structures-créatures-bâtons (ou phasmes), mais je les perçois plutôt comme de douces interruptions dans l’espace, un processus qui se traduit dans le titre des œuvres : Subtiles agencements

DIANE MORIN. Sans titre. 2025. carbone, électricité, cuivre, eau. 

SARAH ROONEY. Subtiles agencements, 2025. roche de rivière, acier, ruban adhésif, peinture, toile.

N.G. – Diane, j’aimerais que tu élabores un peu plus sur la notion de correspondance évoquée précédemment. Comment cette notion est-elle particulièrement active dans ton travail ?

D.M. – D’une certaine manière pour moi cette idée de correspondance fait écho à ce que je nomme une pratique « DIY » (Do-it-yourself). Au départ, j’ai utilisé ce mot pour nommer une manière de travailler avec les technologies et les matières : pour décrire une manière de travailler sans nécessairement avoir toutes les connaissances ou les bonnes méthodes à employer pour travailler « efficacement ». Plutôt, chercher, en le faisant « moi-même », être à l’écoute de ce qui se passe, être attentive aux petits événements qui adviennent, sans avoir un but préétabli. Je pense que l’appellation, en anglais, « DIWO » (Do it with others[4]), employée aussi par les communautés de gens qui s’associent à des pratiques DIY, est probablement plus précise; on ne fait pas les choses seul.e, par soi-même, mais toujours parce qu’on est inclus.e dans un maillage de relations.  

Dans ma pratique, j’essaie de plus en plus de trouver des manières d’être proche des matières dans leurs différents états. Je pense que d’en parler en termes de « correspondance » m’aide à y réfléchir tout en faisant écho à ce que j’ai nommé déjà « DIY » ou « DIWO ». Le maillage de relations dont je parlais, inclut la science et ses instruments d’observations. Cela englobe aussi des pratiques de fabrication artisanales, d’où mon désir d’introduire dans l’exposition des éléments issus de l’artisanat textile. Je pense aussi à la matière elle-même qui a ses propres « devenirs », ses propres « pratiques du faire ». Je veux dire que dans mes explorations, j’essaie d’être à l’écoute des échos qui traversent ces pratiques : celles de l’observation en science, celles de l’artisanat, celles du « faire » propre à la matière. 

En travaillant avec les matières et les technologies, je m’intéresse à chercher des relations qui ne soient pas simplement en vue de faire fonctionner des dispositifs ou d’instrumentaliser des matières, mais autant que possible d’être à leur écoute, en tentant d’éviter les prescriptions, les systèmes préétablis, les convictions rigides en regard des compétences qu’il conviendrait d’avoir avant d’entrer en relation avec les choses. La notion de « correspondance » pensée par l’anthropologue Tim Ingold, non seulement comme une pratique épistolaire écrite mais aussi comme une pratique incluant les relations que nous entretenons avec le monde plus qu’humain ou au-delà de l’humain, est riche pour moi dans ce sens.  

Comment « correspondre » avec d’autres entités en devenir; comment suspendre mes propres intentions pour laisser place à des devenirs communs; comment éviter de présumer que les choses sont « figées » dans des contours fixes, mais plutôt être à l’écoute de leurs devenirs « animés » ? Ce sont des questions que la notion de « correspondance » m’aide à formuler et à explorer. Mes recherches récentes présentées à espaces flottants avec les micro-organismes vivant dans les milieux humides et les empreintes d’objets liés à des pratiques artisanales des matières textiles, ainsi que sur les phénomènes de l'électro plaquage du cuivre, sont des amorces dans cette direction. 

Sans titre. alliage d'étain et de bismuth.
Light Metals Heavy Waits - espaces flottant - installation view

DIANE MORIN. Sans titre. 2025. alliage d'étain et de bismuth.

SARAH ROONEY. Light Metals Heavy Waits. 2025 espaces flottants, Montréal

N.G. – Sarah, c’est intéressant de lire comment tes phasmes ont croisé les textes de Georges Didi-Huberman. Tes expériences personnelles nourries par tes nombreux déplacements sur divers continents apportent une autre lecture et compréhension du phasme. J’y perçois une conception à l’opposé de celle articulée par Didi-Huberman. Chez toi, le phasme est une présence qui, au fil de tes expériences, s’incarne de différentes manières selon les lieux où tu vois à nouveau un phasme. Je les lis comme des formes sculpturales, porteuses de récits. Il est fascinant de voir comment les expériences et le savoir s’entrecroisent.     

Quant à toi Diane, je ne suis pas étonnée que les pensées de Tim Ingold trouvent écho dans ta pratique actuelle. Dans le texte d’accompagnement à l’exposition, tu mentionnes que ce qui t’intéresse est ceci : « porter attention à ce que font les choses plutôt que de tenter de circonscrire ce qu’elles sont». Cette précision cruciale dans ta pratique privilégie, selon moi, l’acte de « faire » au lieu d’« être ». Et « faire » nous conduit au « devenir », car dans le faire il est question d’un présent et de sa transformation ou, des traces de ce présent en transformations. Ce qui nous ramène à nouveau vers Tim Ingold. Dans Being Alive – Essays on movement, knowledge and description, il écrit et partage cette idée succincte et si révélatrice : « Things are their relations[5]». Cette courte phrase me semble appropriée à votre travail et à votre démarche à toutes les deux. Pouvez-vous commenter ? 

D.M. – Dans Correspondances, accompagner le vivant, Ingold nous dit aussi que les pierres, les arbres ou les montagnes n’existent pas de manière isolée ou indépendante. Leur rencontre serait plutôt un événement, qui nous inclut, dans lequel quelque chose se produit : un processus dans lequel nous les percevons « en train d’être ». Il suggère, pour en parler, qu’il serait peut-être plus juste d’utiliser des verbes : « pierrer », « arbrer », « montagner » et même « humaner[6]». Plutôt que de circonscrire les choses dans des catégories prédéfinies, cela nous aiderait à habiter dans un monde où la matière indéfinie est constamment en train de se différencier.    

Un autre auteur qui m’intéresse, en lien avec les notions de devenir et d’être, est Alexander Galloway. Dans son texte Golden Age of Analog, il pense la notion d’événement d’abord de manière « analogique », basée sur la relation – qui crée des similarités, et puis de manière « digitale », basée sur la décision, qui crée des différentiations. Un « événement analogique » serait ainsi relation, indifférence, continuité et similitude, tandis qu’un « événement digital » serait décision, distinction, surgissement et différence. Ces distinctions demandent certainement à être brouillées, mais elles m’aident à penser un événement qui serait à la fois relation et décision ou peut-être à en envisager un qui ne serait ni l’un ni l’autre : en retrait de la décision, en retrait du devenir. Ces réflexions m’ont accompagnée depuis un moment, dans la mesure où je perçois mes explorations matérielles avec l’électronique analogue et digitale comme des manières de penser nos relations au(x) monde(s).   

Je crois que selon la pensée de Ingold, du moins comme je la comprends, la matière serait d’abord indifférenciée, constamment en transformation et en relation. Correspondre avec les choses impliquerait donc d’apprécier qu’elles soient, aussi, l’histoire de leurs différentiations, de leurs « devenirs-autre » qu’elles-mêmes, comme en rend compte cette citation : « l’histoire d’une pierre, d’un arbre, d’une montagne, tout comme celle d’un être humain, est également l’histoire de ces choses ou de ces êtres qui, au fil du temps, lui deviennent autres : la mousse, l’oiseau, l’alpiniste[7]».   

Une chose que toute œuvre peut faire, il me semble — qu’il soit question des œuvres de Sarah ou miennes — consiste non pas à représenter ces processus d’animation de la matière, mais à les révéler, à nous les rendre plus perceptibles. Et j’essaie de faire cela, je crois, à travers des réitérations et des « retraits », à travers des moments de stabilisation temporaire et d’ambiguïté.

S.R.Things are their relations.

Le fait que la peinture soit physique est important pour moi. Cela ne signifie pas que je me concentre sur la texture. La peinture pourrait être réalisée à partir de couches si fines que nous en oublierions leur tridimensionnalité. La manière dont ces fines couches de peinture sont appliquées à la main et la façon dont je les perçois me poussent à revenir à la peinture comme l'un des langages que j'utilise pour réfléchir.  

J'ai découvert pour la première fois Itérations de Diane grâce à un fragment publié en ligne. La photographie était prise sous un angle précis, offrant une vue latérale de l'œuvre et du mur, révélant la matérialité et la couleur chaude des plaques de cuivre sur lesquelles étaient gravées les images. Les images, sur le métal souple, semblaient être de matière organique, la gravure évoquant des formes poreuses retenues dans la surface métallique. 

Itérations a été installée à espaces flottants sous la forme d'une grille, un vaste champ lumineux composé de 15 plaques de cuivre. Vues de face, les surfaces métalliques reflètent la lumière dans l'espace, mais pour voir les gravures, créées à partir de scans de crânes de chauves-souris, il est nécessaire de se déplacer. En se déplaçant dans l'espace, les particularités des fines structures osseuses deviennent visibles.

Itérations partageait le mur avec Autobiographies des phasmes. La matérialité de la peinture n'est pas présente dans cette dernière œuvre, mais les traces de l'image photographique et de la couleur sont accentuées par l'impression sur du papier chiffon, dont la surface présente un grain hypnotique qui permet à la couleur de déborder dans la pièce. C'est dans l'espace que les plaques de cuivre d'Itérations et les champs de couleur d'Autobiographies des phasmes entrent en relation. 

Le phénomène du phasme continue de se produire dans l'espace d'exposition. Selon l'heure de la journée, la lumière qui entre par la fenêtre peut dissimuler les œuvres posées au sol. Elles sont plongées dans la lumière éblouissante ou la clarté, selon les conditions météorologiques. En détournant le regard de la fenêtre pour le porter sur l'espace, l'installation propose une interprétation très différente des œuvres et de leurs interrelations. 

À l'entrée de l'espace d'exposition, directement posés sur le sol, se trouvent des impressions récentes en niveau de gris et des objets de Diane Morin. Les images proviennent de vues microscopiques de « coquilles » des thécamibiens mises en relation avec des objets-empreintes en porcelaine. Le changement radical d'échelle des œuvres photographiques agrandies nous sensibilise aux aspects micro/macro présents dans les œuvres des deux artistes.  

En observant les impressions de Diane des coquilles des thécamibiens, celles-ci semblent évoquer des associations claires malgré leur caractère abstrait. Par exemple, dans l'une des images, on pourrait voir des grains de riz figés dans le temps ou un vase en porcelaine. Cependant, vers les bords, les images deviennent plus ambiguës, comme des corps flottants. Je suis attirée par la façon dont nous établissons des relations avec les ambiguïtés dans les images auxquelles nous pouvons nous identifier et dont nous construisons des relations avec les ambiguïtés que nous ne reconnaissons pas. 

Depuis peu, dans mon processus, les Subtiles agencements (Soft Interruptions) sont des œuvres à caractère relationnel, mais au sein de cette relation existe une autre tension, a pulling. Les roches et les tiges d'acier exercent une attraction relationnelle, mais les tiges ‘élastiques’ colorées exercent une attraction avec tension.  

Dans Light Metals Heavy Waits, deux artistes se rencontrent à un moment où il existe une communication entre les œuvres qu’elles réalisent (que nous réalisons) actuellement et celles qui sont créées depuis plusieurs années (voire plus longtemps si l'on pense aux traces laissées par les organismes rendus visibles ici, ou aux roches présentes dans les installations). Les œuvres exposées à espaces flottants sont expérimentales – il y a une force dans la latence – comme les métaux mous, il y a une flexion du corps et une cohabitation dans leurs interrelations. Au lieu d'un abîme potentiel, je vois un mouvement relationnel entre le visiteur et les œuvres et, entre les œuvres elles-mêmes. 

DIANE MORIN. 2025. Sans titre, de la série Les sols. impression jet d'encre sur Mylar. Sans titre. porcelaine.

N.G. – Lorsque vous repensez à l’expérience que vous avez vécue toutes les deux en préparant Light Metals Heavy Waits à espaces flottants, quelle image ou quelle sensation vous vient en tête maintenant que le temps a passé et que vos œuvres sont revenues à votre atelier ?

S.R. – Je ne peux imaginer l'art sans les ateliers, et dans le même souffle, je me demande où l'art est pensé, où il est créé et où il est exposé. Où commence et où finit l'atelier ?     

Je suis profondément reconnaissante pour l'opportunité de concrétiser cette idée en présentant côte à côte les œuvres de Diane Morin et les miennes dans l'exposition Light Metals Heavy Waits à espaces flottants. J'aimerais voir émerger de nouvelles façons d'aborder l'art, des approches qui réinventent les ressources spatiales et révèlent de manière inattendue la richesse cachée des artistes dans la ville et au-delà.     

J'ai réfléchi aux programmes de résidence, et je suis attirée par le concept d'auto-résidence, un modèle qui ne s'inscrit pas dans la politique consistant à demander la permission pour qu'une œuvre d'art puisse exister. Ce format a été en partie mis en lumière pendant (et après) la pandémie, lorsque des centres d'artistes autogérés établis ont annoncé la poursuite des auto-résidences dans leurs récents appels à candidatures (ou appels de dossiers). Cette initiative, bien qu'elle ne soit pas sans défis, valide le concept de paradigmes artistiques autodéfinis tout en reconnaissant le vrai manque de financement, de biens immobiliers abordables et d'équipes de soutien, autant d'éléments essentiels à la création d'expositions.

D.M. – Je pense à la lumière dans l’espace qui a accompagné le développement du projet, changeante au fil des saisons. Je pense à la présence des couleurs – souvent discrètes dans mes œuvres, mais soudainement plus perceptibles. Je pense aux différentes « zones » qui se faisaient écho et se rencontraient – les œuvres bien sûr, mais aussi le plafond, plancher, murs, les fenêtres qui font entrer la lumière et l’espace du dehors.

Je pense à l’importance discrète des « restes » de la vie passée de l’édifice, qui participait à animer l’exposition. Dans l’ensemble je dirais que je garde une sensation de clarté tangible : un moment, un lieu précis dans lesquels certaines choses sont devenues claires pendant un moment éphémère. Dans la dernière année, les projets d’œuvres auxquels je travaillais en atelier étaient très chaotiques et difficilement saisissables, indéterminés. L’exposition avec Sarah a permis de cristalliser des intuitions, de les rendre perceptibles. Elle a permis d’isoler certains fragments et amorces d’œuvres que nous avons choisis ensemble durant l’échange, et de leur donner un espace pour exister dans un contexte de rencontre avec d’autres fragments – les éléments du lieu, les œuvres de Sarah – et avec un public. 

Je pense aussi à la question de la collaboration et à comment les choses se sont mises en place. Laisser les choses émerger, dans la rencontre. Être à la fois en retrait et dans l’action. Ce que je retiens de la collaboration avec Sarah résonne, pour moi, avec ce que j’essaie de faire avec les matières dans l’atelier – ne pas tout décider, laisser ce qui est autre m’animer. 

Notes

[1] D’après mesures, exposition collective, commissaire : Anne-Marie Belley, Galerie de l’Université de Montréal, 2023.

[2] Rebecca Schneider, « Intra-inanimation », dans Animism in Art and Performance, sous la direction de Christopher Braddock, Londres, Palgrave Macmillan, 2017, p.162.

[3] Georges Didi-Huberman, « Apparaissant, disparate », Phasmes. Essais sur l’apparition, Paris, Les éditions de Minuit, 1998, p.11.

[4] Défini pour la première fois en 2006 dans le projet en ligne Rosalind – Upstart New Media Art Lexicon.

[5] Tim Ingold, Being Alive - Essays on movement, knowledge and description, Routledge, 2011, p. 70.

[6] Tim Ingold, Correspondances. Accompagner le vivant, Actes Sud, 2024, pour la traduction française, traducteur : Sylvain Griot, p. 22.

[7] Tim Ingold, Correspondances. Accompagner le vivant, Actes Sud, 2024, pour la traduction française, traducteur : Sylvain Griot, p. 23.

Documentation photographique - Paul Litherland

Light Metals Heavy Waits. 2025. espaces flottants, Montreal, 2025 DIANE MORIN . . SARAH ROONEY. Documentation photographique - Paul Litherland ‍ ‍

Biographies

Nicole Gingras est commissaire, auteure et éditrice. Les processus de création, les notions de temps, d’écoute, de trace et d’imaginaire nourrissent ses recherches.

Diane Morin crée des installations qui détournent des dispositifs issus du passé des sciences et explorent des relations entre/avec différents phénomènes physiques et sensibles.

Sarah Rooney réalise des peintures et image‑objets dans l’espace. Son approche mobilise souvent la sous‑peinture non pas comme un fond initial, mais comme un mode poreux de pensée avec.

Pour plus d'images et d'informations sur l'exposition : Light Metals Heavy Waits